Pour elle, qui mérite la mer et le ciel et le chant des colibris

Des fois, lorsque je n’écoute rien, il m’arrive d’entendre le son de sa voix qui résonne autour de quelques notes plaintives. J’entends la voix de Solange, tel un fil gris au-dessus duquel valse le poids de son passé, de ses traversées et de ses repentis. Me parvient à l’oreille l’espoir nourri en elle après chaque silence. J’entends encore et encore sa voix fredonner des airs de prière en travers de son trémolo. Des prières empilées devant le portail du ciel depuis le temps. J’entends son sourire, le do-ré-mi de ses combats ainsi que son refrain de lumière. 

Beulah’s Baby, Primrose McPherson Paschal, 1948

La vie ne nous berce pas sur les mêmes mélodies. Et le temps ne nous apprend pas à tous les mêmes pas de danse. Sinon, Solange aurait su chanter autrement et alléger sa cadence. Elle qui traîne l’élégance perdue. J’ai Solange dans les yeux, dans les oreilles et cette envie de rhabiller sa joie. Elle qui s’est toujours vue rature. À force de chercher ses parts amorties dans les miroirs cassés des horloges.

Je lui broderais une laine d’amour. Pour la réchauffer de tendresse et qu’elle n’ait plus à souffrir des intenables vents qu’elle redoute. Je lui coudrais une robe de force. Une robe d’éclat qui fait porter la tête altière, les épaules têtues et le buste invincible celle qui l’a comme armure. Pour qu’elle défie des yeux toute peur. Je lui achèterais un chapeau de velours. Pour lui dessiner son halo de paix et lui inventer sa quiétude quant aux jours à venir. 

Je l’ai connue longtemps belle, Solange. Belle dans sa fragilité. Dans ses doutes qui ont élu domicile tout autour de sa taille. Belle dans ses peines qu’elle piétine sans cesse mais qui jurent de lui coller aux chevilles tel un sparadrap. Belle dans tout le contour de son ombre qui rit noir de son piège. 

Pour tout ce qu’elle n’a pas appris à me donner, à me refiler, Je referais feux ses rêves partis en fumée. Puisqu’il a fallu qu’un ventre, une autre bouche, des années et des regards fourbes taisent en elle sa symphonie vers les continents. 

À toi Solange, mon tremplin vers les étoiles, je dédie la totalité des vagues, leurs caresses nombreuses et infinies, leur tendresse pour les rives de la mer des Antilles, leurs fracas inouïs de l’autre côté de l’île. Pour défier la démesure du poème-éternité. Et te savoir autrement mère.
 Oui, Solange qui chante, Solange dans des plaintes mues sur les marches du ciel, reçois mon kyrié !

Tu es beaucoup plus qu’une mère. Te réduire, toi, femme, humain, tout simplement au statut de mère renverrait à dire que tu n’as jamais existé avant moi. Que tu n’as jamais été flamme, croqueuse de vie, amante, nomade, copine des fous rires et des nuits-étincelles, lanceuse de pierres, femme de couleurs et de formes, pleine. Un tout. Tout ce que tu as été avant moi. Non, je ne t’en aurais jamais voulu ni n’aurais choisi ces combats que tu as menés seule après la lâcheté d’un géniteur. Un homme, qui se disait tien, a planté sa graine, fui ses responsabilités pour ainsi multiplier les tiennes, et c’est toi que la société a cloué sous une loupe.. Tu as été l’appât de tant d’appréhensions, de rejets, de défis, de blessures. Tant de larmes t’ont desséchée, abattue. Et je t’ai vue te redresser toutes les fois. Pour moi. Pour me faire femme. Belle. Fière. Fonceuse. Ambitieuse. Gaillarde. Tout ce que je n’ai pas su être, as-tu dit un jour. 

Mais Solange… Je suis debout, je tiens ferme sur mes deux pieds, sur mes angoisses. Je déambule dans les couloirs du temps, dans les instants de l’espace, parée de ma dignité et mes rêves sous le bras. Je surfe sur toutes les vagues que la vie m’amène. Solange, je suis une femme-debout. Je suis deux femmes-debout. Je me tiens debout pour toi. Pour moi. Et pour tant de femmes. Qui, comme toi, se sont oubliées. Que le temps a oubliées. Effacées de la mémoire des mauvais amants. 

Je me tiens debout, Solange. Debout, pas sur place. Je ne veux pas être un « pilier ». Je me contrefiche d’être médaillée vaillante dans toutes les chansons s’il faut qu’un homme puisse toujours s’abdiquer en toute tranquillité de ses devoirs de père. J’emmerde tous ces titres dont les femmes sont affublées. Être poto, ça paralyse en fait, tu restes là et prends tout sur le dos. Quand ils te font poto, ils t’abattent à souhait. Ils te font voir la gloire au fond du regard de tes maux, te déposent sur un piédestal de ronces, font de tes misères un art et de tes manques des gestes d’héroïsme. Ils te font des cultes ostentatoires pour ta bravoure, pour tes super-pouvoirs. Jusqu’à ce que le temps ne rouvre plus l’œil pour rediriger ton cœur vers la plénitude tant rêvée et te laisse réaliser que tu avais longtemps cessé de vivre pour toi. 

Je me fous d’être le poto du mitan de quoi que ce soit, de qui que ce soit, Solange. Je me tiens debout, mais pour ne pas tenir en place. Je marche beaucoup. Pour contrer les obstacles, les mauvaises langues, les ignorants qui veulent faire croire qu’être mère c’est ne plus être femme à part entière. J’ai déjà marché pour tendre la main à tous les sourires que la vie sait promettre aux femmes et aux hommes qui savent danser avec le vent et toucher l’instant. 

Un jour, peut-être, je serai mère. Mais, je me fais encore femme aujourd’hui. J’apprends à être femme. Pour savoir le rester. 

Stéphana Dorval est haïtienne et vit à Port-au-Prince. Elle est écrivaine et a publié son premier livre, Siwomyèl ak sèl, un recueil de poèmes, en juin 2021. Elle est étudiante finissante en Gestion des Affaires à l’Université d’État d’Haïti.

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