Yanick Lahens à la lumière de tante Résia

Après ma lecture de La Couleur de l’aube de Yanick Lahens, sachant que j’avais déjà lu son premier roman, Dans la maison du père, j’ai senti qu’il me fallait impérieusement lire les nouvelles de l’auteur, genre par lequel elle a débuté, pour compléter mes impressions. Je viens donc de terminer le premier de ses deux recueils, dont le titre est également celui d’une des six nouvelles qu’il contient: Tante Résia et les dieux. Il y a de multiples angles d’approche possibles pour ce recueil et l’œuvre de l’auteure ; je choisis pour ma part d’éclairer l’œuvre à la lumière du recueil, et plus particulièrement à celle de ce personnage.

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L’ombre si douce de l’Amandier : Les arbres nos souvenirs

«La musique de la forêt boit peu à peu la voix, la fugue s’exalte à la pointe des cimes et de temps à autre de nouveaux groupes d’arbres se mettent à moduler des sons spiralés qui s’enflent, s’éteignent puis renaissent pour mourir dans la rumeur humaine des géants enracinés. C’est la vaste lamentation scandée des grands bois…»
Jacques S. Alexis, Les arbres musiciens, (1957), Éd. Fardin, 2014, P. 397

L’ombre si douce de l’Amandier : Chroniques d’une enfance à Saint Louis du Nord est le dernier livre de Marc Exavier paru à c3 Éditions. Connu pour son exigence et la qualité de son écriture teintée souvent d’érotisme et d’érudition, Marc a déjà publié plusieurs recueils de poèmes : Les sept couleurs du sang (1983), Le cœur inachevé (1991), Soleil caillou blessé (1994). Néanmoins, L’ombre si douce de l’Amandier n’est pas son premier coup d’essai dans le récit ; d’ailleurs le troisième récit «Portrait d’enfant avec Ténia» a été déjà publié dans son premier recueil de nouvelles «Numéro effacé» (2001).

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« Créer dangereusement, pour ceux qui lisent dangereusement. Voilà ce qu’a toujours signifié pour moi être écrivain. » : Edwidge Danticat

Edwidge Danticat est née à Port-au-Prince le 19 janvier 1969 sous la dictature de papa Doc (François Duvalier). Elle émigre aux Etats-Unis à l’age de 12 ans afin de rejoindre ses parents. Elle est diplômée en lettres françaises au Barnard College et obtient une maitrise en Beaux-arts à l’université Brown de Rhode Island. Le fait de s’installer et d’évoluer dans un environnement presqu’exclusivement anglophone va influencer toute son œuvre qu’elle publiera seulement en anglais. Parmi ces textes ayant recueillis plus de succès : Breath, eyes, memory, 1994 (Edition française : le cri de l’oiseau rouge), The farming of bones, 1998 (Edition française : la récolte douce des larmes) et son premier essai Create dangerously : the immigrant artist at work, 2010, paru en français en 2013 traduit littéralement de l’édition originale Créer dangereusement, l’artiste immigrant à l’œuvre chez les éditions Grasset.

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Poème à l’ombre de la mondialisation de Douglas Zamor : urgence et quête de sens

A regarder la floraison et la pondaison de toutes ces jeunes plumes qui, aujourd’hui, font leur montée sur la scène poétique haïtienne, on ne saurait passer outre la question de savoir si l’on écrit pour une raison ou plutôt sans raison. Beaucoup de recueils ont vu le jour ces derniers temps. Certains ont fait leur chemin, d’autres, non. Certains sont même méconnus du lectorat haïtien, malgré des tentatives de vulgarisations médiatiques. Douglas Zamor est l’une des belles plumes de la génération montante sur la scène poétique en Haïti. S’il échafaude un projet esthétique ou même linguistique derrière chacun de ses recueils, son dernier, Poème à l’ombre de la mondialisation (1), répond plutôt à une urgence. Urgence de dire à quel point la bêtise humaine engendre le non-sens et menace toute la civilisation humaine. Urgence de redonner sens, de délivrer une parole poétique pour ne pas envelopper de silence le malheur imminent, pour ne pas cautionner le crime, pour ne pas crier avec l’horizon qui fait naufrage(2) dirait Georges Castera.

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La gravitante de Janine Tavernier

Ce second roman de Janine Tavernier reste dans les lignes des sujets traités antérieurement par son auteure : l’injustice du monde, le règne terrible du patriarcat et le combat des femmes pour leur pleine et entière acceptation en tant qu’être devant jouir des mêmes droits et devoirs que tous les êtres humains. La polyphonie du roman nous donne à comprendre les rapports de force qui peuvent se construire entre deux êtres humains juste pour une différence de sexe. Le sexe justifie-t-il la domination de l’autre? Comment se sortir des pages d’histoire qui nous placent aux marges quand on est sensé être le sexe faible? La question de la lutte des femmes et des rapports de sexe reste déterminante dans le travail de Janine Tavernier.

Le roman La gravitante est le récit d’une femme, -Marie Hortensia Désilius dit Ticia-, violée et abusée qui gravite successivement autour de plusieurs hommes. De Port-au-Prince à New York, les hommes ne changent pas forcément leur rapport à l’autre sexe : subtilement ou ouvertement, ils restent des prédateurs, des bourreaux. Cette histoire de domination qui a commencé à Morne Hôpital prendra fin totalement dans ce même espace, une symétrie qui articule le roman comme une partition douloureuse certe mais captivante.

Marie Hortensia Désilius est une paysanne. Elle gravitera toute sa vie jusqu’à une révolte à la fin du roman autour d’hommes qui auront des incidences sur son devenir d’une façon ou d’une autre. Violée par un macoute-voleur alors qu’elle dormait dans la boutique de Mme Lamercie ; dans son périple à New York, elle verra les hommes rentrer et sortir de sa vie sans lui demander quoi que ce soit. Elle racontera son histoire avec une certaine humour noir, un sarcasme qui rend un tantinet supportable des scènes d’abus, de viol ou la passivité de Ticia qui pourrait exaspéré-e le-la lecteur-trice. Sa narration des faits montre une finesse d’esprit que les personnages masculins pensent être impossible chez une femme dite paysanne. Après la mort d’un des deux garçons dont elle s’occupait, elle trouvera le moyen de recommencer à se reconstruire en tant que personne dans ce lieu qui demeure malgré tout un chez-soi, en parlant de Fessa, lieu de sa naissance à Morne Hôpital.

David est le copropriétaire de l’usine où travaillera Ticia pendant un certain temps, et aussi celui qui abusera sexuellement de cette dernière avant de se convertir en une sorte de père autoritaire pour Ticia. De l’acte au repentir, il reste que les rapports restent viciés. David poussera Ticia vers les études, ce qui semble être une bonne chose, il paiera ses factures, mais choisira un futur mari à Ticia avant de déménager sans la consulter. Suffit-il de se repentir et d’aider (comme on veut) pour réparer l’autre? Et l’autre dans tout ça ? La volonté ne suffit pas toujours à changer notre vision préétablie des choses.

Lucien est cet homme de la ville, des hauteurs de Port-au-Prince, de Pétion-ville plus précisément qui ne pourrait épouser une femme comme Ticia que par obligation, que par opportunisme. Un blanc américain comme David n’aurait pas pu comprendre l’immense fossé de préjugés qu’il pouvait y avoir entre un habitant de Pétion-ville et un autre de Fessa malgré le peu de distance. En dehors des barrières préjudiciables, Lucien aura attendu deux ans et neuf mois avant de quitter Ticia pour une histoire-excuse d’infertilité de cette dernière. Que peut-on attendre de l’autre quand le seul rapport de près que nous avons est un labourage du bas ventre avec une violence de taureau qu’on a mis en furie et qui charge?

Samy est cet enfant qui est au centre du début de changement de position dans les rapports à l’autre sexe de Ticia. Si dans un premier temps, lui et Pacco n’étaient que des sources de revenus pour Ticia comme l’ont été les autres hommes, à la mort de Pacco et à la suite de la défense de Ticia que fait Samy au tribunal, les rapports évoluent. Un amour filial nait, une famille se constitue. Samy deviendra médecin et accompagnera Ticia à Port-au-Prince pour son projet d’école à Fessa.

Claire est cette amie qui cherchera avant sa mort prochaine à aider Ticia à avoir un autre rapport avec elle-même, loin de cette passivité tenace, loin de l’inactivité morbide. Elle fera rentrer deux enfants dans la vie de Ticia : Pacco et Samy. Elle sera la seule véritable amitié sans a priori dans la construction du récit.

La gravitante est ce roman qui s’inscrit dans une perspective de donner à voir les rapports de forces et d’inhumaines conditions qui se tissent entre les deux sexes, c’est un roman qui dénonce l’infantilisation des femmes, l’usage du sexe comme territoire d’affirmation de son pouvoir, de sa dictature. Les diverses épisodes vécues par Ticia, où ses hommes interviennent et repartent, permettent de suivre l’évolution de cette jeune femme qui aura été pendant une grande partie de sa vie une sorte de pantin.

La polyphonie du roman exprimée, par exemple, par un double narrateur (externe et interne) crée une richesse dans le discours, le filage des personnages autour desquels gravitent Ticia est un tableau qui permet de voir, quand on prend de la hauteur, l’ampleur des tares et des travers de nos rapports. Le fait par Ticia de faire de cette utilisation que font les hommes de son corps une opportunité de subsistance, constitue une transgression en ce sens où elle remet en jeu les normes de la prostitution classique.

Wilbert FORTUNÉ


CP : Leonel Almada

Poétesse, romancière et universitaire, Claire Janine Tavernier Atterbury est l’auteure de deux romans : La gravitante (2007) et Fleurs de muraille (2000), d’un essai Une Tentative de morphologie du conte haïtien suivie d’une analyse psychologique, de nouvelles et de plusieurs recueils de poèmes dont Ombre ensoleillée suivi de Splendeur (2014), Sphinx du laurier rose (2010), etc. Toute son œuvre est un chant pour un monde plus juste et d’amour où les femmes vivraient enfin leur vie au lieu de la souffrir. Elle a enseigné la littérature à l’Université de Californie à Davis.

La fatalité du destin

Et si tout ce qui nous arrivait de bien ou de mal ici-bas était écrit là-haut?
Le destin semble aujourd’hui un thème dépassé. Avec l’explosion de l’esprit critique et scientifique dans un monde de plus en plus modernisé, la diminution de la superstition dans les pays en voie de développement ; il est remplacé par des thèmes tels que le déterminisme, la nécessité ou le hasard. On ne croit plus dans un monde ordonné par des forces mystérieuses où tout événement vise une finalité. A tout ce qui se présente, la science et la raison nous apporte des explications ramenant cause à effet. Pour certains cependant, que ce soit dans les milieux profanes ou dans la littérature, du moment qu’il s’agit de rechercher un sens aux choses de la vie et au monde elle-même, le destin se présente encore comme une bonne réponse à l’explication des aléas de la vie.

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Huis clos de Jean-Paul Sartre

Sonnette capricieuse, lampe sans interrupteur, trois fauteuils. Voilà le décor du salon style empire, ayant un bronze sur la cheminée où se déroulent, en un seul acte, les scènes de ce théâtre philosophique, symbolique de l’existentialisme que Jean-Paul Sartre a présenté pour la première fois au Théâtre du Vieux-Colombier en mai 1944 et a publié en France dans l’année 1947, sous l’égide des éditions Gallimard.

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1 dous – 1 cho : reyapwopriyasyon yon ekspresyon popilè

Apre piblikasyon nan lane 2015 rekèy an franse Poils au vent, Erickson Jeudy (Le vanitéiste) ap siyen yon lòt rekèy men an kreyòl ki rele 1 dous – 1 cho. Yon rekèy ki pale lanmou, peyi, epi ki jwe sou sans ekspresyon 1 dous – 1 cho. Le Temps Littéraire envite n li travay Wilbert Fortuné reyalize sou rekèy la.

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Un turbulent silence d’André Brink

Par Sterlane Mathelier

Les victimes ont-elles le droit de plaider leur propre cause? Exprimer l’étendue de leurs dégâts et blessures? Ont-elles le droit d’exiger réparation, ou mieux, une justice à la hauteur de leurs souffrances? Dans nos tribunaux, ce sont les avocats, les juges… qui dirigent les procès, déclarent les coupables et distribuent les peines. Et la victime qu’a-t-elle à dire ; mais qui mieux qu’elle peut exprimer ce qu’elle a vécu et comment elle l’a vécu? Pensons au roman L’étranger de Camus, où le personnage, Meursault, voit se dérouler un procès le condamnant à mort, sans pouvoir se défendre, pour ne citer que cela. La littérature que peut-elle dans ce cas ? Quelle rôle peut-elle encore à jouer ?

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L’ATTENTAT DE YASMINA KHADRA

Yasmina Khadra de son vrai nom Mouhammed Moulessehoul, né le 10 janvier 1955, est l’auteur d’un bon nombre d’ouvrages : des essais, des recueils de nouvelles et des romans comme Morituri, Les sirènes de Bagdad, Les hirondelles de Kaboul, La dernière nuit du raïs, Ce que le jour doit à la nuit et l’Attentat, l’une de ses œuvres fictives qu’il a publiées en Juillet 2005 aux éditions Julliard en Algérie. Cette dernière a connu un succès faramineux dans les milieux littéraires du monde : détentrice, dans les années suivant sa publication, du prix des libraires ; du prix Tropiques ; du prix des lycéens des chartres ; du prix Gabrielle d’Estrées ; du Grand prix des lectrices Côté Femme ; du prix des lecteurs de télégramme ; du prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne.

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