Tout le bleu du ciel

Je retiens ma main comme on retient son cœur après une honte. Que souhaiter à un monde qui crève ? A ma patrie qui râle tous les cauchemars de la terre ? A toi, Anna, qui de si loin entend chaque son de mon âme ? Que te dire sinon les larmes de quelqu’un qui voit mourir les siens, que te dire sinon qu’Apredye et tous ses démons ont ôté le rêve à mon pays. Et qu’est-ce qu’une terre où l’on ne peut plus rêver ?

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Entretien avec le philosophe Jean-Jacques Cadet : Manuel n’est pas seulement un personnage, c’est un rêve.

Interview | Nous avons eu l’occasion d’interviewer le jeune docteur en philosophie Jean-Jacques Cadet sur la pensée marxiste haïtienne. Après sa thèse « Le concept d’aliénation dans le marxisme. Le cas d’Haïti », dont une partie sera publiée à Paris en septembre, il nous promet déjà deux autres publications. Nous vous invitons à lire cette entrevue dans laquelle il nous parle de la spécificité et l’hétérodoxie de la pensée marxiste haïtienne.
Propos recueillis par Erickson JEUDY

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Thédu’20, entre nécro -spectacle et spectralité : la prestation à la rue monseigneur Guilloux

Des gens s’amassent, s’embouteillent, dans un coin d’une rue de la capitale. Là-bas, dans un hôpital pas si hôpital que ça, des journalistes couvrent quelque chose avec leurs smartphones. Vite, un cercle se forme autour d’un type qui hélait haut et fort :  » Manman m p ap mouri nan lopital sa mw menm … » . D’un coup, la rue est jonchée de malades abandonnés, de presque-morts, de bientôt-morts, de mourants, on dirait un carnage. La foule, curieuse, grandit et, stupéfiée, questionne, réfléchit, comprend : la frontière entre voir et entendre ne tient qu’à un fil, surtout quand cette vision est celle de tout le monde et, ainsi, tout-le-monde fait semblant de voir comme tout le monde. Est-ce un spectacle ? Ces gens, seraient-ils des acteurs ou des à-peine-fous ? Ce type, là haut, enchaîné est-ce un voleur? Le voilà qui se baigne dans la rue, qu’est-ce qui peut bien se passer dans sa tête ? Et cet homme allongé là, est-il un mort mort, c’est-à-dire qui fait le mort jusqu’à se croire mort et qui, ainsi, est bel et bien mort pour lui-même ou un homme véritablement mort ? Comment le savoir ? Tombé dans un monde de signifiants signifiant une réalité connue, mais pourtant à peine perceptible la foule est à ses abois et la question reste pendante. Qu’est-ce-qu’on est amené à voir ? Pourquoi des gens meurent et d’autres y assistent en silence et, même, y trouvent de quoi s’amuser ? C’est peut-être à cause d’un des effets du théâtre qu’est la catharsis et qu’on peut concevoir comme l’effet recherché par le metteur en scène à travers une théâtralisation d’un récit théâtral, c’est-à-dire un récit écrit pour être représenté, de manière qu’il puisse inspirer la pitié et la crainte chez les spectateurs. Peut-on parler de catharsis pour conceptualiser l’inaction des spectateurs devant ce qui se donne devant eux comme un carnage? Comment nommer cette crainte ou pitié qu’ils sont censés ressentir?

Il est vrai que, suivant Patrice Pavis, Bertol Brecht et d’autres théoriciens du théâtre, le catharsis est purement idéologique et anthropologique, c’est-à-dire relativiser par rapport aux systèmes de valeurs des spectateurs, mais en est-il de même pour le spectacle dont nous parlions et que nous préférerions appeler, pour des raisons que nous préciserons, spectracle? Que les spectateurs sont, en général, informés de ce qui les attendent (ils sont souvent conviés à assister à une représentation théâtrale se déroulant dans un lieu aménagé à cet effet et qui ne sera pas sans produire sur eux quelques effets) au lieu d’être abêtis et, de force, emmenés à l’abattoir pour être leur propre juge et assister à leurs propres condamnations, c’est ce qui se donne comme cadre à toute représentation théâtrale dont le but est la recherche de la catharsis. Or c’est l’inverse qui s’est présenté à nous ? Alors comment nommer une telle forme de mise en scène dans lequel le spectateur est forcé -le texte se donne comme une espèce de violence symbolique- à constater son inconscient et son ancien moi refoulé ( pour parler psychanalyse) et feindre de ne pas s’en apercevoir. Ainsi, loin d’être un simple spectateur, il incarne à la fois les acteurs et le spectacle : les acteurs parce qu’ils jouent, sans le savoir, le rôle de simple spectateur ; le spectacle, dans la mesure où il n’est pas seulement celui qui regarde jouer, mais il est aussi ce qui est joué. C’est-à-dire il est, dans le cas d’un docteur qui regarde la pièce, celui qui, faute de moyens ou par méchanceté, laisse les gens mourrir, mais qui croît, le temps de la représentation, jouer seulement au spectateur alors qu’en fait il ne fait que regarder des gens mourrir. De telle sorte qu’il s’assiste jouer son propre spectacle quotidien : regarder, avec cynisme ou impuissance, des gens mourrir. Qu’aurait-il pu faire ? Rompre le fil de la représentation pour venir en aide aux acteurs mourants ou déjà morts? Ce serait se rendre victime de l’illusion propre au théâtre où, selon les mots de Borgès, le spectateur assistant à une représentation, par exemple, de Néron croit voir agir Néron et le comédien jouant Néron se croit être Néron . Alors est-il, le cas du docteur dont il est question, en tant que spectateur, condamné à l’inaction et au ressentiment de l’effroi qui en résulte? C’est là une façon bien aux comédiens de Thédu’20 de déranger leurs spectateurs et qui n’est que l’émanation de leurs formes de théâtralisation de cette situation constante de l’hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti qui devient ce que le rappeur D-FI nomme  » koulwa lanmò ». Car ces derniers (les comédiens) ne représentent pas (en terme de reconstitution) la situation que j’évoque, mais la re-présente, c’est-à-dire la soumet à nouveau, transformée, à la connaissance du public, le forçant ainsi, à s’en rendre compte. Ce qui ne pourrait se faire sans ce que Patrice Paris appelle l’esthétique scénocratique, incarné par le symbolisme de l’espace scénique : le carrefour de l’entrée de l’hôpital qui, à lui seul, peut rendre compte du sens de la pièce et peut-être aussi de sa situation dramatique. Il s’agit, jusqu’à présent, dans cette démarche, du spectateur comme figure centrale. Centrale, parce que le théâtre est d’abord un art de la scène et, en tant que tel, il est d’abord écrit pour être représenté.

Cette représentation est censée être faite pour des spectateurs. Ainsi ce dernier est l’élément qui donne sa raison d’être au théâtre. Celui pour qui le théâtre en tant que représentation doit signifier quelque chose. C’est, considérant, l’importance de la notion que nous avions choisi d’en parler plus longuement. Mais est-elle, sinon la seule notion importante du théâtre, mais du moins la plus importante? Nous ne pouvons répondre de manière affirmative à la question, car cela va de soi que l’acteur jouant les personnages est celui qui permet à la pièce de s’actualiser. Alors qu’en est-il des acteurs dans la représentation que nous avons évoquée ci-dessus et qui a servi de cadre à cette réflexion? En quoi les acteurs ont-ils pu accomplir, ce que j’appelle, une certaine spectralité théâtrale et, transformé, du coup le spectacle en spectracle?

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Qu’est-ce qu’il reste de littérature dans les cours de français du nouveau secondaire haïtien ?

En 2016, le Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) a décidé (à tort ou à raison ?) de supprimer les cours de littérature qui se font dans les classes humanitaires, ou mieux, il a décidé de les (con) fondre avec/dans un cours de français. La décision a provoqué des réactions pour le moins controversées. Mille doutes ont fait surface. Non seulement chez les enseignants à qui la difficile tâche de passer de l’histoire littéraire à l’enseignement d’une matière de manière vivante et dynamique a échu, mais aussi chez les responsables du MENFP qui vacillaient entre Charybde d’un programme traditionnel désuet, inopérant et Scilla d’un nouveau secondaire prometteur, beau en théorie, mais ambigu, mal défini, et surtout sans moyens d’atterrissage. Ce changement de perspective est une tentative assez intelligente s’il en est une : sachant que l’objet littéraire n’a pas d’existence en dehors d’un medium, d’une langue devant lui servir de véhicule. Mais à quel prix ? Entre langue et littérature, qui devrait être au service de qui ? Aujourd’hui, est-il pertinent ou non de se demander ce que l’élève des classes humanitaires apprend en Littérature dans les écoles haïtiennes ? Sans prétendre répondre à toutes les interrogations soulevées, cet article vise à montrer les limites de l’enseignement du français au nouveau secondaire haïtien. Dit autrement, il veut pointer du doigt le déficit de culture littéraire dont accusent les écoliers du secondaire.

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Qu’est ce que la nudité?

C’est l’interrogation la plus simple à laquelle l’esprit peut prétendre répondre sans pouvoir pour autant comprendre toutes les difficultés, dans les conditions possibles, qui s’insèrent dans une telle question. Le plaisir et le déplaisir sont les deux conditions auxquelles notre corps est exposé. Dans un langage spinozien, nous devrions dire que ces deux instances sont la joie et la tristesse. Et ce qui est la détermination de la nudité serait, dans une certaine mesure, qui, toutefois, n’exclut pas la douleur, c’est toujours l’affection de la joie ; de telle sorte que mon corps est affecté par la nudité de l’autre. D’où la question serait d’une toute autre nature si j’entends la nudité à la négative, c’est-à-dire si celle-ci n’est pas une affection de déplaisir qui affecte l’esprit de manière quelle soit dans la tristesse. Ainsi l’interrogation devient compliquer que je me demande, avec toute destruction que cela impliquerait, est ce que la nudité ne s’acquiert pas à partir, à chaque instant, d’une représentation de l’envie du corps de l’autre ?

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